Survivre à une pré-éclampsie, le récit de Kaouthare

Certaines histoires de naissance ne ressemblent pas à celles que l’on imagine.

Elles bousculent, elles effraient, elles marquent le corps et l’esprit bien au-delà du jour de l’accouchement.

Le témoignage de Kaouthare en fait partie. Pendant des semaines, son corps lui envoyait des signaux qu’elle ne comprenait pas, des symptômes que personne ne reliait à une urgence.

Jusqu’au moment où tout bascule, où chaque minute compte, où la vie d’une mère et celle de son bébé se jouent dans une salle d’hôpital.

Ce qu’elle raconte ici, c’est la violence silencieuse d’une pré-éclampsie passée inaperçue, l’accouchement en code rouge, la peur de mourir, la séparation avec son bébé, puis la lente reconstruction — physique, mais surtout psychologique.

C’est aussi l’histoire d’un couple qui s’accroche, d’une équipe médicale qui sauve deux vies, et d’une mère qui tente encore aujourd’hui d’ apprivoiser ce traumatisme.

Son récit est essentiel. Parce qu’il rappelle que la pré-éclampsie peut frapper même quand les examens semblent rassurants. Parce qu’il montre que survivre ne signifie pas guérir.

Et parce qu’il donne une voix à toutes celles qui, comme Kaouthare, ont vécu un accouchement qui a laissé des traces invisibles.

Merci à Kaouthare, pour votre courage, et pour Alma, qui a aujourd’hui une maman qui continue d’avancer malgré les épreuves.

Témoignage de pré-éclampsie : le récit de Kaouthare

Moi c’est Kaouthare, maman d’Alma, née le 21/01/2024 à 22h15 dans un hôpital de catégorie 3.

Pendant mon 3ème trimestre (novembre 2023) j’ai commencé à avoir de sévères migraines, des bourdonnements dans les oreilles, une barre gastrique et des œdèmes sur tout le corps. J’avais pris une quinzaine de kilos en l’espace de 2 mois. Je ne comprenais pas ce qu’il m’arrivait et mettait cela sur le compte de la grossesse.

Surtout que, lors de mes rdv avec ma sage femme, mes urines et ma tension étaient normales.J’avais vu quelques années plus tôt un article qui parlait de la pré-éclampsie et je me rappelle avoir dit à mon conjoint que j’avais certains symptômes de cette complication.

Mon conjoint m’a fortement déconseillé d’aller sur doctissimo et je n’en ai plus parlé.

Mon col était à 0.5 et mon terme était prévu pour le 21 janvier 2024, on m’avait indiqué qu’un déclenchement aurait lieu si le bébé n’était pas arrivé à cette date.

Le jour J, nous étions chez nous et vers 16h je me préparais pour sortir avec mon conjoint quand je sentais une gêne. En allant aux WC, j’ai vu que je perdais du sang. J’ai directement appelé une de mes amies (elle-même maman) et lui ai demandé quoi faire. Elle m’a dit de foncer aux urgences que ce n’était pas normal.

On arrive aux urgences de la maternité vers 18h, on m’accueille et prend ma tension qui est très élevée, sans m’expliquer ce qu’il se passe. Je revois encore cet échange de regard entre les 2 infirmières qui ne voulaient certainement pas m’inquiéter.

Je me suis retrouvée dans une salle avec un monitoring du bébé et une machine qui prenait ma tension toutes les cinq minutes. La machine n’arrêtait pas de sonner. Deux heures plus tard, on m’a demandé d’uriner sur une bandelette. Environ trente minutes après, on m’a annoncé que j’avais des protéines dans les urines.Je ne comprenais rien, je me sentais perdue et j’avais très peur.

On m’a changée de salle et je me suis retrouvée seule, entourée uniquement de machines. Ma tension est montée à 26.Cette fois-ci, j’ai vu les professionnels de santé défiler les uns après les autres dans la chambre : gynécologue-obstétricien, sages-femmes, anesthésiste…

On m’a posé des questions, puis le diagnostic est tombé : une pré-éclampsie.Code rouge. On m’a fait accoucher dans les minutes qui ont suivi.Je me suis retrouvée dans une salle où tout était blanc et froid.

Je tremblais, je pleurais. Je ne voulais pas perdre ma fille ni mourir. Sur le moniteur, je voyais son cœur s’essouffler, et le mien aussi.

Le gynécologue a demandé à l’anesthésiste de poser la rachi en trois minutes. Elle n’y arrivait pas. Il la pressait et a commencé un décompte ; sinon, ce serait une anesthésie générale. Elle a fini par y parvenir.

Mon conjoint a enfilé une blouse pour me rejoindre dans la salle d’accouchement. On lui a annoncé qu’on allait essayer de nous sauver toutes les deux, ma fille et moi.Dans cette pièce, il y avait au moins six soignants, dont une sage-femme que je n’oublierai jamais. Elle a été mon point de repère, celle qui m’a serré la main pendant ma césarienne d’urgence, celle qui me rassurait au milieu de ce chaos.Cinq minutes plus tard, ma fille est née. Elle n’a poussé qu’un petit cri. Je l’ai prise dans mes bras, mais je ne l’ai gardée que quelques secondes : j’étais épuisée et j’avais peur de la faire tomber. Elle est partie faire un peau à peau avec son père. On m’a gardée pour refermer mon ventre.

J’avais froid, je tremblais. Je suis restée trois heures en salle de réveil, puis on m’a remonté dans ma chambre. On m’a annoncé que je ne pourrais pas prendre ma fille dans mes bras, car elle avait une infection respiratoire.

Elle est restée en néonatologie pendant trois jours.Je n’ai quasiment pas dormi. J’avais mal au ventre, j’étais épuisée, perdue et inquiète pour mon bébé. Au bout de cinq jours, on m’a autorisée à sortir.

Après ma sortie, j’ai été suivie par un néphrologue et un cardiologue.Mon cœur allait bien, même si j’étais sujette à des tachycardies répétitives. Mes reins peinaient à se rétablir. On m’a fait des analyses et on m’a annoncé que j’étais à deux doigts d’une insuffisance rénale, que les résultats n’étaient pas bons. Puis, comme un miracle, après un an, tout s’est remis en place… sauf les séquelles psychologiques.

Ma fille est en bonne santé, elle a bientôt 2 ans. Moi, il me faut deux ans pour me remettre physiquement, entre mes reins, ma tension et ma mémoire. J’oublie beaucoup de choses après l’accouchement. Je ne parviens plus à m’exprimer comme avant : je cherche mes mots en permanence, même les plus simples. J’ai des acouphènes en continu.Je sombre dans une longue dépression post-partum.

Les premiers mois, j’ai du mal à m’occuper de ma fille. Je me crois incapable et j’ai du mal à créer un vrai lien avec elle. Heureusement, j’ai un conjoint exceptionnel, qui a su m’épauler et s’occuper d’Alma.J’ai également beaucoup de mal à accepter que je n’aie pas pu la serrer contre moi à sa naissance, faire le fameux peau à peau. Il s’ensuit des épisodes de culpabilité.

Aujourd’hui, les séquelles sont plus psychologiques que physiques. J’ai peur de retomber enceinte ; je me dis que la prochaine grossesse me serait fatale. J’associe cela à la mort. J’ai parfois des flash-back où je revis la scène de mon accouchement.

C’est difficile à gérer, car j’aimerais passer à autre chose.Malgré tout ça, dans mon malheur, j’ai beaucoup de chance : les urgences de la maternité étaient vides, j’étais la seule patiente et j’avais tout le corps médical à mes côtés. Je ne les remercierai jamais assez de nous avoir sauvées ce jour-là.

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