Dix ans après le HELLP syndrome qui a bouleversé sa grossesse, Clémence témoigne pour une raison simple : malgré les années, les familles vivent encore les mêmes situations. Les mêmes douleurs ignorées, les mêmes symptômes pris pour « rien », les mêmes urgences qui auraient pu être évitées. Son récit rappelle l’importance d’écouter les femmes, de reconnaître les signes, et d’ informer pour que ces histoires ne se répètent plus.
Le témoignage de Clémence
Je m’appelle Clémence et le 1er avril 2016, j’ai accouché à 34SA d’un petit Louis parce que je faisais une pré éclampsie.
Je suis tombée enceinte à 27ans, les 6 premiers mois se passent bien. En février 2016, je suis arrêtée car j’ai déjà quelques contractions et étant technicienne de laboratoire, la sage-femme ne veut pas prendre de risque. Rien d’alarmant. Lorsque je fais ma dernière échographie, le médecin me dit que mon bébé est un peu petit et que mon placenta montre quelques signes de faiblesse. Toujours rien d’alarmant du point de vue de la sage-femme.
Le 27 mars, c’est Pâques, je passe le week-end dans ma famille. J’ai une barre dans le haut du ventre et je vomis. Je ne m’inquiète pas plus que ça, ça s’atténue. A ce moment-là, je ne savais pas que c’était un des symptômes. Trois jours plus tard, un mal de dos me prend. Je finis par consulter mon médecin car la douleur devient insupportable. Elle me prescrit du doliprane codéiné et me conseille un ostéopathe. Toujours rien d’alarmant en fin de grossesse selon elle. Elle ne prend pas ma tension, peut-être que cela aurait pu changer le déroulement des événements si elle l’avait fait mais nous ne le saurons jamais… Je vois un ostéopathe le jeudi matin, il me manipule mais rien ne change. Je suis fatiguée, un mal de tête apparaît, il ne disparaît pas malgré le doliprane. J’ai quelques mouches devant les yeux par moment mais ça passe rapidement à chaque fois. Je ne m’inquiète pas.
Dans la nuit, vers 1h, la douleur est insupportable. Mon mari appelle le 15, on nous promet qu’un médecin nous rappellera. Une heure plus tard, sans nouvelles, je prends la décision d’aller aux urgences obstétriques, pensant y aller pour rien. La sage-femme m’installe dans une salle d’examen, prend mes constantes tout en tournant le tensiomètre. Elle me fait une prise de sang, je plaisante en lui précisant que la navette pour le laboratoire partira bientôt et qu’il faut se dépêcher. J’étais à mille lieux d’imaginer ce qui allait se passer.
4h30 : tout s’accélère. Je vois arriver dans la salle d’examen plusieurs sage-femme, l’interne et le médecin de garde. Ce dernier me dit : « Madame, nous devons vous emmener au bloc pour une césarienne en urgence. Vous faites une pré éclampsie, si on ne sort pas votre bébé tout de suite, vous et votre bébé ne survivrez pas. » Je sens la panique monter en moi, on me dit de me détendre car il faut me poser une sonde urinaire mais je n’y arrive pas. L’interne m’emmène au bloc, je tente une plaisanterie « vous ne me faites pas un poisson d’avril, par hasard ? » Il me répond « non, madame, on ne fait pas ce genre de blague »
Je rentre au bloc, je subis une anesthésie générale. Je me réveille quelques heures plus tard. Mon fils est né à 5h08 et je ne l’ai pas vu… Il est en néonatologie et malgré sa prématurité, il respire seul. Il a un retard de croissance, il ne pèse qu’1,655 kg.
Je suis transférée en réanimation, mes résultats ne sont pas bons, ma tension toujours élevée. Vers 10h, mon mari vient me voir. Je vois pour la première fois mon fils en photo… Nous choisissons son prénom à ce moment-là.
L’obstétricien vient me voir, m’explique que j’ai fait une pré éclampsie, que je suis arrivée avec une tension à 20/12, que mes plaquettes sont dans les chaussettes et que mon bilan hépatique n’est pas mieux. Vu que mes bilans sanguins ne sont pas bons, je reste en Réa. Je dois insister pour qu’on explique à mon mari ce qu’il s’est passé. Lui aussi a vécu cette pré éclampsie et on le laisse de côté dans ce moment (j’espère que les choses ont évolué en 10 ans sur ce point)
Les aides-soignantes m’emmènent voir mon fils en Néonat vers 19h. Je serre enfin mon bébé contre moi, mais cela ne dure que quelques minutes.
Le lendemain, le verdict tombe : je fais un HELLP syndrome. Je suis un cas d’école, je vois les étudiants passer dans ma chambre alors que je suis loin de mon bébé. Le samedi soir, je retourne voir mon bébé, toujours quelques minutes seulement. Mon état de santé reste le même, ça n’empire pas. La nuit se passe comme la précédente, au rythme des prises de sang et des prises de tension.
Finalement, je peux aller à la maternité le dimanche soir. Mon bébé se porte bien, je le vois pour la troisième fois. C’est un battant.
De mon côté, je dois me remettre de la césarienne, tout en ayant ma tension toujours élevée. Je vois mon bébé aussi souvent que je veux car il est dans une unité intégrée à la maternité mais j’ai ce sentiment de ne pas être maman. Je n’ai toujours pas réalisé ce qui s’est passé cette nuit-là… On me propose le passage d’une psychologue. J’accepte, j’arrive enfin à mettre des mots sur ce que j’ai vécu : le sentiment d’avoir vécu une agression… Cela m’a libérée, le déclic arrive quelques heures plus tard : je ressens enfin cet amour pour mon fils. Mon bilan sanguin s’améliore de jour en jour mais ma tension reste élevée. J’ai désormais le syndrome de la blouse blanche (je l’ai toujours 10 ans plus tard)
Louis s’en sort très bien, il a juste besoin de prendre un peu de poids. Il y arrive après quelques péripéties. L’acharnement de l’équipe pour l’allaitement alors que je sentais que je n’avais pas ce dont il avait besoin n’a pas aidé et m’a fait me remettre en question sur ma capacité à être maman. J’ai fini par choisir le lait artificiel après une conversation avec un maïeuticien et cela nous a aidé tous les deux.
J’ai fait une dépression post partum. Il m’a fallu presque deux ans pour remonter la pente. Pendant ces deux années, ma tension était toujours élevée. J’ai fait une série d’examens pour savoir d’où venait le problème mais il n’était pas physiologique, il était dans ma tête. Du jour où j’ai réussi à accepter que je n’étais pas responsable de la naissance prématurée de mon fils, que je m’étais comportée comme une maman cette fameuse nuit en suivant mon instinct en allant aux urgences, ma tension est redevenue normale (dans la mesure où je ne vois pas trop de médecin)
Depuis, j’ai eu un autre fils. J’ai été suivie de près pendant cette deuxième grossesse : j’avais une « chance » sur 12 de refaire une pré éclampsie mais tout s’est bien passé, il est même né après terme.
Il faut s’écouter, ne pas hésiter à aller aux urgences, même pour un mal de tête. La communication auprès des femmes enceintes n’est pas suffisante. Autrement, j’aurais consulté plus tôt, dès que j’ai eu cette barre dans le haut du ventre, j’aurais insisté pour que le médecin prenne ma tension. Je ne peux pas refaire l’histoire mais avec le recul, il y avait des signes de pré éclampsie. Tout cela s’est bien terminé pour nous et heureusement car ce n’est pas le cas pour tout le monde.